Cazotte II. Le diable amoureux

 

 

 

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                                Jacques Cazotte 

      Alvare, le héros- narrateur,  raconte l'aventure qui lui est arrivée lorsque, jeune officier espagnol il était "capitaine aux gardes du roi de Naples". Au hasard d'une conversation, il découvre que son camarade de garnison, Soberano, a commerce avec les  esprits. Un démon invisible, répondant à son appel, se charge de remplir sa pipe et la lui présente toute allumée.

 

Alvare, en proie à une dévorante curiosité, n'a de cesse d'en savoir davantage; il presse Soberano de l'instruire, se moquant des dangers dont  son camarade veut l'instruire. Alvare n'a pas peur, il se dit prêt à tirer "les oreilles du Diable". Enfin Soberano cède à ses instances et à mesure que le moment de l'initiation approche, notre héros est la proie d'une attente  comparable à l'impatience amoureuse.

 

Un soir, à Porticci, près d'Herculanum, au fond d'une caverne sombre où Soberano l'a conduit, Alvare évoque l'esprit du Malin et prononce par trois fois le nom de Belzébuth.

Le Diable lui apparaît alors sous forme d'une tête de chameau aux longues oreilles qui d'une voix caverneuse lui demande "Ch vuoi ?".diable_amoureux.jpegimgres-3.jpeg


Alvare sait qu'il ne doit pas se laisser impressionner et ordonne à l'horrible tête de se transformer en épagneul. Le chameau vomit sur le champ un petit épagneul.

Alvare va lui tirer les oreilles mais le petit animal se couche sur le dos et il s'aperçoit que c'est une chienne et se contente de la caresser.


Le jeune homme, fier de son nouveau pouvoir, ordonne qu'un festin somptueux soit préparé pour ses amis et la sinistre grotte se transforme en une pièce splendide vivement éclairée.

Le  diable devenu un ravissant page, Biondetto, va servir aux amis les mets les plus raffinés, puis prenant l'apparence d'une célèbre artiste, elle joue de la harpe d'une façon exquise.


Tout ce début ressemble à un conte de fées, y compris la venue d'un superbe carrosse qui ramène les amis à Naples.

 Il est revenu en somptueux équipage mais au moment où il veut renvoyer Biondetta, elle s’adresse à son honneur de gentilhomme espagnol qui ne peut laisser partir une femme en pleine nuit. Il lui cède.


Biondetta va partager la chambre d’Alvaro: elle se couche discrètement sur le sol, après s’être dévêtue et couverte d’une fine chemise. Alvaro ne trouve pas le sommeil. Il s’agite tant que son lit s’effondre.

Biondetta accourt à son secours et il a le temps d’apercevoir l’élégante finesse d’une cuisse sous le voile léger.

 

Chacun se recouche dans son coin et au matin Biondetta est toujours là, mais habillée;  de ses doigts fins, elle tente de peigner sa longue chevelure blonde qui masque à peine son joli visage.

 

 

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Passées ses premières réticences, Alvare accepte que Biondetta se consacre à lui, qu'elle cesse de se vêtir en jeune garçon et qu'elle demeure discrètement dans son ombre.

 Ses premières craintes sont apaisées car Biondetta lui a dit qu'elle est  à son service mais qu'il suffira d'un acte de volonté de sa part pour qu'elle disparaisse. 

Elle  lui fait valoir qu’ils doivent s’éloigner car leur aventure dans la grotte a fait quelque bruit et l’Inquisition ne badine pas avec les démons.

Ils fuient à Venise.

 La seconde partie se passe à Venise dont la couleur locale est esquissée par un  délicieux tableau à la Canaletto.

Miraculeusement il a trouvé de l’argent auprès de son banquier, ce qui lui a permis de rembourser les écus que Biondetta lui avait avancés.

 

 Alvare découvre qu'un acte de volonté n'est pas chose facile, il remet sans cesse le moment de se séparer de Biondetta.

Il dissipe son inquiétude dans des plaisirs faciles. Il noue une liaison avec Olympia mais Olympia, jalouse de Biondetta, veut sa mort et tente de la faire  assassiner.

Grièvement blessée, Biondetta est si belle, exsangue et sans défense! Alvaro ne quitte plus son chevet, il ne lutte plus contre son amour.

Peu à peu il a abdiqué, et se laisse entraîner par les événements.

 

   La tendre et diabolique Biondetta lui fait croire qu'elle était une sylphide et que, pour l'amour de lui, elle a renoncé à ses privilèges d'être surnaturel.

Flatté et aveuglé, Alvare n'a plus aucun repère; cependant comme il est un homme d'honneur, il la respecte et décide de l'épouser mais veut obtenir l'accord de sa mère

 

Passées les premières pages où règnent les phénomènes surnaturels, le roman en apparence n'est plus que l'histoire d'une séduction.

 Avec le personnage de Biondetta, le romancier nous donne une subtile description de la psychologie féminine, de l'art de séduire.

 

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Biondetta a tout le charme de Manon, la fidélité en plus. Comme Des Grieux, Alvare, jeune homme loyal mais imprudent,  se laisse entraîner à sa perte par la séduction d'une dangereuse créature; comme Manon elle allie la douceur, la candeur, la naïveté à la finesse " qui brillait dans ses regards".

 

Parfois il discerne la perfidie de sa compagne mais il élabore toute une série de sophismes pour justifier à ses yeux son propre abandon:

" le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon penchant en croyant consulter ma raison."


Biondetta, comme Manon, est capable de s'humilier pour conserver celui qu'elle prétend aimer et quand il résiste à ses charmes, elle le reconquiert par ses larmes.

Devant son chagrin, il est éperdu, comme des Grieux:

" ô pouvoir des larmes ! c'est sans doute le plus puissant de tous les traits de l'amour. Mes défiances, mes résolutions, mes serments, tout est oublié"


Biodetta n'est que douceur, tendresse, attention discrète: au point que le lecteur oublie totalement son origine diabolique et se demande comment Alvare peut lui résister.

 Il est loin d'être insensible à sa grâce;  il a bien quelques remords mais le coeur humain est plein de contradictions et le rappel de l'origine diabolique de son trop joli page le trouble et l'attire en même temps.

 

Ce réalisme psychologique s'affirme au cours d'un récit parfaitement invraisemblable;

Entre l'univers terrestre et l'au delà des échanges s'établissent, des  correspondances. 

Biondetta, si mystérieuse et si vraie est -elle femme ou démon ? Son charme tient à cette ambiguïté même:

" Ah Biondetta si vous n'étiez pas un être fantastique, si vous n'étiez pas ce vilain dromadaire ! "soupire  le héros aux premiers jours de son aventure.

 

  Bientôt il s'émerveille de constater combien le prestige est fort:

"peut-on mieux emprunter les traits de la vérité et de la Nature "?

 Finalement il cède à l'illusion et s'écrie  bouleversé:

" Où est le possible ? ou est  l'impossible ? "

 

Cazotte joue sur un double registre.

 Ce roman d’une séduction est aussi le récit d’une tentation, au sens peccamineux du terme, même si la fantaisie de ce conte nous fait oublier l’origine diabolique de la jolie séductrice.

 Depuis le début le Bien et le Mal n’ont pas cessé de se disputer Alvaro: les forces du Mal ont bien des charmes. Biondetta , sa beauté, sa longue chevelure blonde , son corps entrevu sous le voile de sa chemise, sa douceur, sa soumission, et même son absence d’exigence font d’elle un adversaire redoutable. 


Mais les  forces du Bien agissent discrètement pour venir au secours d'Alvaro : la pensée vigilante de sa mère, la pieuse doña Mencia, ou plus discrètement encore l'intervention de son  chien qui  le tire par les basques de son habit au moment où il s'approchait trop près des lèvres de Biondetta, ou encore cet orage qui l'oblige à se réfugier dans une église où une statue lui rappela le visage de sa mère 

Alors s'ouvre la troisième partie qui nous conduit du bonheur fallacieux en Italie jusqu'au refuge au manoir paternel en Extrémadure. 

Dans cette dernière partie les Forces du Mal vont mener leur ultime assaut: l'orage jette la jeune femme pantelante dans les bras d'Alvare. Heureusement la Providence veille et la roue de la voiture se brise  au moment où il allait succomber.

Ils doivent s'arrêter dans une ferme sur leur route mais ce jour-là, le fermier marie sa fille. Il ne reste plus qu'une chambre à un lit; on les prend pour mari et femme,  c'est là où le fermier les installe . 

Qui va triompher ?

Dans une première édition, Cazotte, avait tranché trop brutalement au gré des lecteurs: Alvare au cours d'une chevauchée effrénée était frappé d'un trait de lumière et sommait l'esprit malin de se retirer.

Une autre fin resta à l'état de projet: Alvare prononçait les paroles fatales "Mon cher Belzébuth je t'adore "  et devenait un instrument entre les griffes du  Diable.Nightmare--in-Le-Diable-Amoureux-by-J-Cazotte.jpeg

 Dans la version définitive, Cazotte joue jusqu'au bout de l'ambiguïté.

Alvare et Biondetta sont dans la chambre que leur a laissée le fermier.

 Biondetta se fait plus tendre, très entreprenante :

" deux bras dont je ne saurais peindre la blancheur, la douceur et la forme sont des liens dont il me devient impossible de me dégager".

suit une ligne de points qu'on interprète comme un ellipse suggérée par la pudeur; mais, à partir de ce point, on ne sait plus si les faits rapportée ont eu lieu.

En lisant la suite, on pense qu'Alvare a succombé une seconde fois à l'étreinte amoureuse de Biondetta, cette fois en connaissance de cause.

 En tout cas il le croit.

Biondetta, alors sûre d'avoir gagné, aurait repris son apparence première, une tête de chameau et aurait fait retentir le sinistre " Che vuoi ?"

 Alvaro terrorisé se serait alors caché sous le lit. Mais n'a -t-il pas  rêvé tout ce qui a suivi la première scène d'amour? 

En effet, dans son souvenir, Biondetta l'aurait déshabillé mais au matin le muletier qui vient le réveiller, le retrouve vêtu.

Biondetta est partie mystérieusement; il part à sa recherche et se retrouve auprès de sa mère, Doña Mencia, au château de Maravillas.

 Il lui avoue tout mais l'ambiguïté redouble quand sa mère lui affirme qu'il 'n y a nulle ferme sur les terres qu'il vient de parcourir et qu'on ne retrouve plus trace du muletier qui l'a amené.

 Doña Mencia fait alors venir un sage docteur de Salamanque .

 Étrange docteur que ce Quebracuernos qui explique à Alvare qu'il n'a fait que rêver  et qu'il a échappé au plus grand péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. 

 Sous son apparente légèreté, ce roman posait bien le problème du Bien et du Lal dont l'homme est l'enjeu.

La leçon du docteur Quebracuernos aux interrogations d'Alvare est en cela très intéressante

"depuis que ces grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est prodigieusement raffiné sur la manière de former ses attaques, en profitant des ruses que les hommes de ce siècle emploient réciproquement pour se corrompre. Il copie fidèlement la vertu; il emploie la ressource des talents aimables, fait parler aux passions le plus séduisant langage; il imite même jusqu'à un certain point la vertu..." Or ce siècle est celui des Lumières et alors qu’il écrit ce roman elles triomphent

 Et ces « lumières  permettent à l’homme de se guider dans sa courte vie mais elles peuvent également changer la face du monde.


 

C’est ce qu’écrit D’Alembert

«  Notre siècle s’est donc appelé par excellence le siècle de la philosophie..Si on examine sans prévention l’état actuel de nos connaissances, on ne peut disconvenir des progrès de la philosophie parmi nous. La science de la nature acquiert de jour en jour de nouvelles richesses. La géométrie, en reculant ses limites, a porté son flambeau dans les parties le physique qui se trouvaient le plus près d’elle; le vrai système du monde a été connu,  -développé, et perfectionné. .Depuis le Terre jusqu’à Saturne, depuis l’histoire des Cieux jusqu’à celle des insectes, la Physique a changé de face du monde ."

 

Cazotte a toujours été hostile à la philosophie des Lumières, à sa prétension de tout vouloir expliquer.

 Les Encyclopédistes lui ont toujours semblé dangereux avec leur insatiable curiosité, leur désir de dépasser les bornes du savoir, de la science, de vouloir aller toujours plus loin, de vouloir changer la société.

Dans sa correspondance, il qualifiera de diaboliques l’invention des montgolfières dans lesquelles il voit  "la prétention du siècle à escalader le ciel."

 Ce refus des lumières est en filigrane dans  "Le Diable amoureux"

 L’aventure d’Alvaro est la condamnation de sa curiosité intellectuelle.

Et  la plupart des épisodes du Diable amoureux remettent en  cause de la philosophie des Lumières et les  valeurs qu’elle prône.

Je  vous le rappelle:

La philosophie des Lumières réhabilite la nature humaine, refuse la notion de péché originel et veut croire à la bonté naturelle de l’Homme.

Selon les philosophes, il existerait une inclination naturelle, une sorte d’instinct moral qui serait la voix intérieure de la raison.

 Et  c’est pourquoi à une morale révélée doit se substituer une morale naturelle, fondée sur Raison.

 Cette confiance en la Raison apparaît contradictoire avec la foi religieuse qui adhère à des opinions par l’autorité d’une tradition, d’une Ecriture ou d’une Révélation.  

 " je trouve ( les règles de conduite) au fond de mon cœur écrites par la nature en caractères inéffaçables« 

Les seules lumières de la raison naturelle seraient  donc  capables de conduire les hommes à la perfection de la science et de la sagesse humaine, aussi bien qu’à la perfection des arts. 

L’aventure d’Alvaro  prouve le contraire

C'est parce qu’il se fie à la raison qu’ Alvaro s’égare.

 Parfois il discerne la perfidie de sa compagne mais il élabore toute une série de sophismes pour justifier à ses yeux son propre abandon, au lieu de demander l’aide de Dieu.

"le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à  mon penchant en croyant consulter ma raison"

 

Doñã Mencia est le symbole de la tradition, de la famille. 

La philosophie est incarnée par Biondetta, il suffit d’être attentif aux discours qu’elle tient lorsqu’elle est assurée de l’amour d’Alvaro.

Elle lui dit avec véhémence que les traditions sont des préjugés qu’il fait imputer      " au défaut des lumières " 

Préjugé que le respect filial. 

Elle est dans la droite ligne de la philosophie des Lumières quand elle fait l’apologie de la passion qui est flamme céleste, de la sexualité qui n’est qu’élan naturel.

La pudeur est "le poison de l’amour"

L’amour doit être libre consentement de deux êtres

« Vous me tenez de  moi, je veux vous tenir de vous» ,

Elle expose à Alvaro une conception mécaniste de l’univers.

Une haute science doit faire de l’homme le maître de l’univers.

Or pour Cazotte, le péché suprême est de vouloir atteindre la vérité non grâce à la lumière de la foi, mais par l’intermédiaire des lumières de la Raison.

Cazotte ne croyait pas à l’innocence naturelle de l’homme mais au péché originel

Son roman posait bien le problèmes du Bien et du Mal dont Alvaro était le lieu.

 

 Le Mal n'était pas nécessairement incarné par un diable fut - il aussi séduisant que Biondetta.

 "Le diable amoureux "est un conte allégorique qui retrace l'histoire d'une tentation en tenant compte à la fois de la liberté humaine, de la grâce de Dieu et de l'action du démon.

 Dans cette lecture allégorique, à la France, pays d'incrédulité,  s'oppose l'Espagne, terre de foi et de salut.

Or l'Espagne, aux yeux des philosophes des Lumières, était considérée comme le pays du fanatisme religieux, et de l'Inquisition.

 A la corruption et à la frivolité de Venise s'oppose la château familial, lieu d'innocence et de piété. Doña Mencia, la mère est le symbole de la  tradition, de la famille tandis que Biondetta incarne la passion, le désordre.

Il est un conte philosophique mais contre les Lumières.

En fait, Cazotte, sur le mode apparemment léger, posait le problème du Mal dans la société contemporaine.

Or c'était au triomphe des forces du Bien vers lequel tendait Claude de Saint Martin  

La préoccupation de Cazotte ne pouvait que rencontrer celle du philosophe ce qui éclaire son adhésion au martinisme en 1778.

C'est  sans doute sous l'influence de Madame de Sainte Croix  qu'il répondit aux sollicitations des martinistes qui avaient pris contact avec lui,  à la suite de la réputation que lui avait valu son roman.

Il scellait, sans le savoir, son destin qui le conduirait à périr à l'échaffaud,  en lançant ce dernier défi. 

 Je meurs comme j’ai vécu, fidèle à Dieu et à mon roi!.”

 

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