Partager l'article ! Madame du Deffand et son monde (I): Université permanente de la Ville de Paris Marie de Vichy- Champrond ...
Conférences littéraires
de Jacqueline
Baldran
Université permanente de la
Ville de Paris

Au début du XVIII siècle, Louis XIV n'est plus ce jeune souverain qui multipliait les fêtes somptueuses. Accablé par les défaites et les deuils successifs , il vieillit sinistrement auprès de sa dévote épouse, Madame de Maintenon.
Versailles est devenu lugubre et les grands seigneurs, chaque fois qu'ils peuvent s'en éloigner, viennent se
distraire à Paris.
On sait peu de choses de ses premières années, sinon qu'au couvent elle se fit remarquer par
son esprit d'indépendance, ses propos subversifs sur la religion, au point qu'on fit appel à Massillon pour parler avec la rebelle. Il la trouva charmante mais totalement rétive.
`A la mort du Roi, le Régent rompt l'isolement versaillais et s'installe dans la capitale. C'est l'aube des Lumières, avec l'essor simultané du libertinage amoureux et philosophique.
Libertinage. Le mot semble dater de 1603 , avec le sens "affranchissement à l'égard des croyances
religieuses, de toute sujétion." Pour la philosophie du XVIII siècle le libertin sera l'esprit fort, le libre penseur. Mais, sous le Régence, les libertins se souciaient davantage de
pratiques et que de théories philosophiques. La Cour- même du Régent donne l'exemple de la débauche la plus scandaleuse. La Régence, c'est le jolie temps des marquises poudrées, une époque
nouvelle, à la fois rigoureuse et frivole, qui découvre la valeur de l'intelligence et des sciences.
Si on appelle le XVIII siècle "Le siècle de la femme" c'est qu'il voit, en effet, le début de l'émancipation des femmes. Du point de vue juridique, elles demeurent soumises à l'autorité de leur
mari , mais, dans les milieux favorisés par le rang, la fortune ou l'éducation, les femmes mariées jouissaient d'une certaine liberté.Il est vrai que l'amour n'avait guère à voir
avec ces mariages. Il s'agissait de contrats entre deux familles et les époux ne se fréquentaient guère; chacun menait sa vie à son gré.
Moyennant les respect des règles sociales, le mariage donnait à la femme la clef de sa liberté. En revanche, les jeunes filles étaient
tenues à une grande réserve et soumises à l'autorité parentale. C'est, à coup sûr, pour être plus libre, que Marie de Vichy accepta d'épouser Monsieur du Deffand qu'elle n'aimait
pas.
Malheureusement pour lui, lui, il l'aimait. "Il est aux petits soins pour me déplaire", écrit-elle. Elle ne rêvait que de sortir, de s'amuser, alors qu'il ne
souhaitait qu'une vie paisible auprès d'elle. Ils se séparèrent et M. du Deffand retourna chez son père. Dans l'histoire de ce mariage, la victime fut, jusqu'au bout, son mari.
La jeune femme inaugura sa vie indépendante avec éclat en devenant la maîtresse du Régent , liaison assez brève,- 15 jours- car elle lui parût d'une intelligence redoutable. Le Régent fut
immédiatement remplacé. En 1721, la marquise défie l'opinion publique en participant à une fête à laquelle les femmes les plus émancipées se sont dérobées et qui attire la curiosité générale.
Un an plus tard, en 1722, elle confirme de manière déshonorante sa brève liaison avec le Régent en se faisant donner une rente viagère.

Le Régent
Le discrédit attaché aux femmes dissolues qu'elle fréquentait et ses multiples liaisons avec les
débauchés les plus notoires de la Cour, la déconsidérèrent totalement dans ce milieu où pourtant, on n'était pas bégueule.
Etrange petit personne que cette jeune femme, ravissante, fine, délicate, pas romanesque pour deux sous, nullement sentimentale,; elle n'a pas une once d'amour, de tendresse, pour ses
partenaires. On a plutôt l'impression d'un vertige qui l'entraîne dans les aventures les plus scabreuses.
Elle était allée trop loin. Une liaison avec un certain Fargis acheva de la déconsidérer. "C'est désormais une femme perdue qui veut tout avoir et ne s'attache à rien. Elle
prend un amant comme on prend un vêtement, parce qu'il faut en avoir un et le quitte le lendemain pour le seul plaisir de s'en donner un autre", écrit l'une de ses contemporaines. Son
mari, excédé, a rompu avec elle.
La mort du Régent, en 1723, mit brusquement fin à cette escalade des désordres. Elle n'avait plus le soutien de son mari; peut -être rêva-t-elle à une vie plus tranquille, moins
exposée. Elle décida de se rapprocher de lui. Sa grand mère, qui venait de mourir, lui avait laissé un petit héritage et elle pensa qu'en revenant vers son mari, moins pauvre, elle le
rendrait moins ridicule s'il acceptait de la reprendre.
Six mois de pourparlers, de négociations. M.du Deffand ne put lui résister et il revint au domicile conjugal. La réconciliation dut avoir lieu au milieu de l'année 1728 . Elle fut de
courte durée. L'une de ses plus proches amies raconte: "C'était la plus belle amitié du monde pendant six semaines ; au bout de ce temps -là, elle s'est ennuyée de cette vie et a repris pour
son mari une aversion outrée, et sans lui faire de brusqueries, elle avait un air si désespéré et si triste qu'il a pris le parti de retourner chez son père".
A la fin de l'année, elle donna définitivement congé à son époux. Elle lui écrit :" Voyez, donc, Monsieur, le parti que vous voulez prendre. Le mien est tout pris, qui est de me conduire sans reproche pour
le public et, avec vous, avec tout le respect possible, vous souhaitant mille bonheurs et voyant qu'il n'est pas en mon pouvoir de vous en procurer."
Maintenant, elle devait mettre de l'ordre dans son existence, faire oublier son passé, se faire une place dans un milieu jouissant d'un certain crédit. Mais pour une femme seule, la tâche
était gigantesque. L'aide lui vint d'un homme, l'un des plus brillants, des plus accomplis, de ce temps: le président Hénault.
Sans doute s'étaient -ils rencontrés pendant la Régence mais leur liaison ne commença qu'en 1728. Le président, qui avait alors 43 ans, était veuf depuis peu; il était riche, cultivé. Qui
était - il vraiment? Il avait toutes les qualités et tous les défauts de cette société raffinée. Pas vraiment beau, il ne manque pas de charme; il écrit, sans grand talent, pourtant ses écrits
plaisent; il n'est en rien vraiment exceptionnel.

En fait, il nous apparaît assez insaisissable en sa véritable personnalité; tous les témoignages de ses contemporains sont d'accord pour dire qu'il est "un professionnel de l'art de plaire." Il est aimable, il possède l'art de vivre agréablement. Il est sans doute aussi égoïste qu'elle. C'est
bien l'homme qu'il faut à la Marquise; grâce au grand prestige dont il jouit dans la bonne société, elle pourra revenir sur la scène publique. Quant au Président, sans doute fut-il fasciné par
la personnalité de la jeune femme.
Leur liaison, sans passion intempestive, va être "une liaison de raison". Les 27 lettres qu'ils échangèrent, au cours de l'été 1742, quand la marquise dut suivre une cure thermale
près de Dijon, nous aident à comprendre le ton en usage dans leur relation.
Ils sont proches depuis plus de dix ans. Il est clair qu'ils s'ennuient loin l'un de l'autre. Or, minimiser le sentiment semble être le fil directeur de ce dialogue
épistolaire. Méfiante, elle semble se protéger de possibles déceptions. Lui, qui la sait si redoutable, reste sur ses gardes.
Elle lui écrit :" Tous vos sentiments pour moi sont d'autant plus beaux qu'il n'y en a pas un qui soit naturel. Pour moi, je
suis fâchée de ne pas vous voir mais je supporte ce malheur avec une sorte de courage parce que je crois que vous le partagez pas beaucoup et que tout vous est assez égal."
Mais quand il lui écrit qu'un soir," il faisait le plus beau temps du monde, la lune était belle, mon jardin semblait vous demander. Enfin, je vous regrettais d'autant plus que je
vous pouvais vous prêter des sentiments qu'il n'y a que votre présence seule qui puisse détruire "
Elle lui répond: " C'est le clair de lune, ce sont certaines circonstance qui font
que vous me désirer ...moi je vous désire partout . Je n'ai ni tempérament ni roman ".
Jamais le président n'échappa vraiment à la fascination qu'exerçait sur lui l'esprit de la marquise, mais il se défie d'elle. Elle était trop redoutable pour qu'il avoue ouvertement son
inclination et plus encore pour qu'il la croie attachée à lui. Il avait une autre maîtresse, une femme douce et tendre , Madame de Castelmoron. Dans ses Mémoires, il écrivit, alors qu'elle
venait de mourir "elle fut pendant 40 ans l'objet principal de ma vie."
Quelques années plus tard, vers 1769, le président, bien diminué, avouera, à haute voix (il est devenu un peu sourd), que des deux femmes "c'était Madame de Castelmoron qu'il avait
préférée." Cependant, toujours dans ses mémoires il écrit:" Mme du Deffand, était la personne par laquelle il avait été le plus heureux et le plus malheureux, parce qu'elle était ce
qu'il avait le plus aimé."
Mais revenons en arrière quand commence, vers 1730, la seconde étape décisive de la vie de Mme du Deffand, quand le Président l'introduisit au château de Sceaux où régnait despotiquement la
"petite duchesse du Maine", appelée ainsi car elle était minuscule.
Petite fille du Grand Condé, elle ne pardonnait pas à son mari, le duc du Maine, de n'être que le fils bâtard de Louis XIV et de n'avoir pas sa place à Versailles; elle se créa une véritable
Cour dans son château de Sceaux. Ce fut une frénésie de divertissements et Les Nuits de Sceaux"étaient célèbres. Sa conspiration contre le Régent mit fin à ses ambitions politiques ;
elle fut emprisonnée.

En 1720, Sceaux rouvrit ses portes. Le château n'était plus le rendez-vous de la haute aristocratie mais il rassemblait néanmoins des personnalités de premier plan et des hommes de
lettres. Montesquieu, Fontenelle comptaient parmi les familiers. Voltaire y séjourna avec Emilie du Châtelet.

Madame du Deffand fera de la compagne de Voltaire, célèbre physicienne un portait féroce.
"Représentez-vous une femme grande et sèche, le teint échauffé, le visage aigu, le nez point, voilà la figure de la " belle Emilie", figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien
pour la faire valoir, frisure, pompons,pierreries, verreries, tout est à profusion mais, comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de sa
fortune, elle est obligée de se passer du nécessaire, comme chemises et autres bagatelles. Elle est née avec assez d'esprit ; le désir d'en paraître davantage lui a fait préférer l'étude
des sciences les plus abstraites aux connaissances les plus agréables: elle croit par cette singularité parvenir à une plus grande réputation et à une supériorité décidée sur toutes les
femmes."

Mme du Deffand sait ce qu'elle veut. C'est la Cour de Sceaux qui va lui permettre d'accomplir sa métamorphose définitive. Elle ensevelit les souvenirs encombrants de sa jeunesse
libertine et cherche de nouveaux prestiges dans les séductions de l'esprit et de l'intelligence.
Vers 1730, Mme du Deffand est déjà l'une des personnalités les plus remarquables, comme en atteste les mémoires de Mme de Staal -Delaunay , lectrice, amie et souffre- douleurs de
l'égoïste duchesse. Elle s'est liée avec la marquise et écrit "personne n'a plus d'esprit qu'elle et l'a si naturel. Le feu pétillant qui l'anime pénètre au fond de chacun. Elle
possède au suprême degré le talent de peindre les caractères en des portraits incisifs, nul n'a la réplique aussi facile, aussi drôle et spontanée."
Alors que le cardinal de Polignac parlait avec la duchesse du martyre de Saint Denis " Conçoit- on, Madame, que ce saint portât son chef dans ses mains, pendant deux lieues. Deux lieues". Madame du Deffand de répliquer:`"oh, monseigneur, il n''y a que le premier pas qui coûte".
Elle va très vite jouer un rôle de premier plan dans ce vaste théâtre qu'est le château, auprès de la duchesse,
toujours en quête de distractions, d'amusements nouveaux, de fantaisie. Pendant plus de 15 ans, elle va déployer tous ses talents pour répondre aux attentes fébriles de la duchesse
qui raffole de la marquise et compte sur elle et sur son esprit pour attirer de nouveaux invités.
Certes, elle paye chèrement cette hospitalité car la duchesse est tyrannique, égoïste, pleine de morgue envers ses inférieurs et ne conçoit pas qu'on veuille s'éloigner d'elle. Mais, dans cette
métamorphose, Madame du Deffand reste fidèle à sa nature: sa liberté de comportement devient liberté intellectuelle et son esprit incisif alimente la causticité de sa conversation.
Elle y apprend les mille nuances de l'art de la mondanité et y acquiert une étonnante maîtrise. Elle ne fera, plus tard, que de rares allusions à ces années passées à Sceaux mais la
correspondance qu'elle entretint avec Mme de Staal, nous renseigne abondamment sur ce que furent ces années.
Délicatement, mais résolument, après plus de 15 ans d'esclavage mondain, mais aussi d'apprentissage, Mme du Deffand va peu à peu reprendre sa liberté, malgré les véhéments appels de la
duchesse. Elle est décidée à ouvrir son propre salon.
***
Les salons sont l'un des phénomènes les plus les plus fascinants du XVIII ème siècle. Il y avait eu des salons célèbres au siècle précédent mais, en ce Siècle des Lumières, ils vont jouer
un rôle essentiel.
Qu'est ce qu'un salon?
On les appelait parfois des "bureaux d'esprit". Il n'y a pas de définition précise , cependant un certain nombre de constantes permettent d'en cerner le sens. C'est une réunion dont le
point de cristallisation est une femme. Les habitués s'y rendent régulièrement mais il est ouvert aux étrangers de passage. On s'y intéresse à la littérature, aux arts, aux comédiens, à tous
les sujets d'actualité. Bref c'est un lieu où les intérêts et les curiosités intellectuels peuvent librement s'exprimer.
Alors qu'au château de Sceaux, on ne pensait qu'à se distraire, Madame de Lambert (1647-1733) ouvrait son salon en 1710. Pour la première fois, se rencontraient des hommes appartenant à des
milieux sociaux différents et que la culture réunissait. Fontenelle, Marivaux, Montesquieu étaient ses amis les plus proches.
Puis ce fut le salon de Mme de Tencin (1682-1749). Elle aussi avait eu une jeunesse tumultueuse Intrigues amoureuses et politiques continuèrent de remplir sa vie. Dans son salon, rue Saint
Honoré, au coeur du Paris à la mode, on parlait sans doute plus souvent de politique que de littérature mais elle y développa ainsi l'art de recevoir, d'écouter, de faire parler ses
hôtes.
Elle savait, avec délicatesse, imposer des relations courtoises;
chacun apprit à écouter l'autre, à placer ses remarques sans une véhémence de mauvais aloi. Souvent son "bureau d'esprit" s'élargissait à des visiteurs de passages, diplomates ou savants
étrangers. Chez elle, écrit Marivaux: "Il n'est point question de rang ni d'état. Personne ne se souvient du plus ou moins d'importance qu'il a; ce sont des hommes qui parlent à
des hommes".
Son salon postulait "la dignité égale des intelligences". Grâce à Fontenelle, Claudine de Tencin eut ses entrées chez Mme de Lambert et à sa mort, elle hérita de ses
habitués. Son propre salon connut alors un vif éclat.
Elle fit élire Marivaux à l'Académie française et se dévoua sans compte pour ceux qu'elle aimait: Réaumur, Montesquieu, à qui elle apporta un soutien inconditionnel au moment de la publication
de L'esprit des lois.
Parmi ces hôtes nouveaux accueillis dans les salons, se trouvaient des hommes de lettres qui étaient, pour la plupart, issus d'un milieu bourgeois ou même plus modeste. Une sorte d'égalité se
fonde entre ces personnes, venant de milieux différents; elle est basée sur la culture.
"Les uns y portaient le savoir, les lumières,les autres, cette urbanité et cette politesse que le mérite même a besoin d'acquérir. Les gens du monde sortaient de chez elle plus éclairés,
les gens de lettres plus aimables"
C'est dans les salons où se répand cette sociabilité, propre à ce siècle, quand la conversation est tout un art de vivre. Il nous est impossible d'apprécier ce que fut ce art dont les étrangers
gardaient une telle nostalgie , et que les émigrés regrettaient comme la quintessence même de l'art de vivre, de la douceur de vivre. Nous n'avons, pour le comprendre, que les témoignages
multiples des contemporains et l'immense correspondance correspondance laissée par ces femmes. Et cette correspondance se veut un prolongement de la conversation de salon. Elle a rarement
un statut privé. On lit les lettres à haute voix, on les transmet ; les habitués les commente. C'est un véritable genre littéraire .

Vers le milieu du siècle, le processus qui mêle gens de lettres et gens du monde est irréversible.
Autour de 1750, en quelques mois, surgissent ou s'annoncent les oeuvres majeures des Lumières. 1748 l'esprit des lois de Montesquieu.Deux ans plus tard c'est , Le Discours sur les arts
,de Rousseau
En 1750, d'Alembert fait paraître le Prospectus qui annonce la parution de L'Encyclopédie. C'est la nouvelle génération de ceux qu'on appelle alors des philosophes (des intellectuels
engagés).Ils ont préparé cette oeuvre majeure des Lumières, une victoire sur les préjugés, L'Encyclopédie.
Leurs écrits sont étroitement surveillés par la censure, parfois interdits. En revanche, la parole est libre. Dans une monarchie absolue, il n'y a pas de place pour l'opposition politique.Les
philosophes, qui se réclament de la Raison pour vaincre les préjugés et rendre la société plus juste, constituent une sorte d'opposition politique qui heurte le pouvoir et l'Eglise. Ces
intellectuels ont besoin des nobles pour répandre leurs idées, intercéder auprès des autorités, diriger l'opinion.
Tandis que les mondains, aux prises avec la crise des valeurs traditionnelles, attendent des intellectuels de nouvelles références; ils ont besoin d'eux pour ne pas s'ennuyer. Ils ont donc les
mêmes sujets de conversation. Les écrivains adaptent la science, la philosophie, la morale, l'économie aux formes attrayantes du dialogue. Les intellectuels utilisent les salons pour
communiquer, les mondains, pour faire la conversation. C'est pourquoi les Salons sont un élément essentiel, indissociable des Lumières, son "tissu conjonctif."
"On a gagné de part et d'autre.Les gens du monde ont cultivé leur esprit, formé leur goût et acquis de nouveaux plaisirs. Les gens de lettres n'en ont pas moins retiré moins d'avantages.
Ils ont trouvé de la considération; ils ont perfectionné leurs goûts, poli leur esprit, adouci leurs moeurs".
Vers 1747, la marquise, à son tour, décide d'expérimenter, à son compte, la formule du salon qu'elle a patiemment mise au point durant ces longues années d'apprentissage mondain, toutes ces
années pendant lesquelles elle a mis son talent au service des autres. Elle cherche où s'installer.
Au début de sa liaison avec le président, elle vivait dans un modeste appartement, rue de Beaume, puis elle s'installa chez son frère abbé, trésorier de la Sainte Chapelle, ce qui était
compatible avec sa vie de nomade car elle était le plus souvent à Sceaux ou dans le château d'Anet avec la duchesse. Elle avait commencé à recevoir chez son frère mais le nombre de ses
visiteurs ne cessant d'augmenter, il était indispensable de trouver une demeure à elle pour enfin lancer son propre salon.
Elle trouva un appartement dans le Couvent des Filles de Saint Joseph, rue Saint Dominique, dont une partie était réservée à un usage profane. Cet appartement, beau et spacieux, avait été
occupé par Madame de Montespan après sa disgrâce. Mme du Deffand a 50 ans et après une vie errante et tourmentée, elle s'abandonne au plaisir de décorer sa maison; un enthousiasme,
insolite chez elle, l'anime.
Elle suit les travaux dans les moindres détails. Les rideaux et les murs sont en "moire bouton d'or " et ornée de noeuds couleur feu. Le salon ( salle à manger ) et sa chambre sont les
pièces de réception; les meubles, les fauteuils sont choisis avec raffinement. Un ensemble extrêmement élégant. Son secrétaire et sa femme sont installés aux étages supérieurs.
C'est à la fin de l'année 47 qu'elle ouvre les portes de son salon et crée sa propre "Cour" dont le noyau des habitués est constitué,
pour l' essentiel , des transfuges de Sceaux. De très vieilles connaissances: Le Président Hénault, qui est au coeur de son existence sociale. Formont, qu'elle connaît
également depuis très longtemps et qu'elle tient en grande estime; il est un virtuose de la mondanité. Le troisième est De Pont de Veyle, neveu de Mme de Tencin qu'elle a connu en 1720 . Un
homme cultivé, fin observateur, tolérant.
Dans la "Correspondance littéraire", Grimm nous transmet ce dialogue qu'il aurait entendu entre les deux vieux amis - "Pont de Veyle, depuis que nous sommes amis, il n'y eut jamais un nuage entre nous? -Non madame. - N'est ce pas parce que nous ne nous aimons
guère plus l'un que l'autre ? -Cela peut bien être, Madame."

Et puis des femmes de la plus haute naissance, Mme de Luxembourg, dont la jeunesse fut aussi scabreuse que la sienne, et bien d'autres fréquentent régulièrement Saint Joseph.
Pourquoi ces aristocrates, dont les maisons constituent des centres mondains privilégiés, consentirent-ils pendant des dizaines d'années à faire étape chez Mme du Deffand, malgré
toutes leurs obligations mondaines? Sans doute, parce qu'ils sont dans une atmosphère plus libre, moins solennelle que dans leurs palais. Sans doute sont-ils séduits par cet équilibre entre
habitués et hôtes occasionnels, entre gens du monde et intellectuels.
L'unique valeur reconnue est l'intelligence mais toujours sous le contrôle de l'esprit. On doit se garder d'être pédant, prêcheur ,et bannir l'emphase. Dans les autres salons,
tenus par des femmes, la salonnière devait s'efforcer de mettre ses hôtes en valeur, du plus illustre au plus humble. Mme du Deffand, elle, est bien trop égoïste pour se prêter à ce jeu. Au
point où elle en est, elle peut se dispenser d'accorder trop d'importance aux autres. Elle veut jouer son propre rôle; les visiteurs viennent là pour l'admirer, pour l'entendre. Elle siège dans
son célèbre fauteuil, son "tonneau "
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