Alfred de Vigny 2. Servitude et grandeur du poète


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Première consultation : Stello 


C'est un dialogue entre le docteur Noir et le poète Stello poète, dans les années 30.Ces deux personnages, c'est la dualité même de Vigny. Stello symbolise la lumière de l'idéalisme, les élans du coeur et de l'imagination. Le Docteur Noir est son antithèse. Le "moi" philosophique et conscient, qui dénonce les prestiges dangereux de l'illusion. Mais, raison et sentiment sont d'égale dignité. Vigny, commentant son livre, dit :  le Docteur Noir est le côté humain et réel de tout, Stello,le côté divin." Stello, c'est aussi la composante féminine de son caractère, et le Docteur Noir, sa composante virile. "Une sensibilité extrêmement refoulée dès l'enfance par des maîtres et à l'armée par des officiers demeura enfermée dans le coin le plus secret de mon coeur. Le Docteur Noir seul parut en moi, Stello se cacha".

Le poète Stello est enclin à la mélancolie. Il est maladivement tenté, au cours d'une crise de spleen, de s'engager dans la lutte politique. Selon Vigny, le ministère spirituel de Poète exclut l'engagement politique."Quand on veut rester pur, il ne faut pas se mêler d'agir sur les hommes. Le docteur Noir, pour l'en dissuader, lui raconte l'histoire de trois poètes, également victimes du pouvoir, sous chacun des trois régimes politiques connus jusque là.

Gilbert, mort fou sous Louis XV, monarque absolu. Chatterton que la misère a conduit au suicide, sous la monarchie constitutionnelle. André Chénier, guillotiné sur l'ordre de Robespierre. Les trois récits sont faits par un même personnage, le médecin qui fut témoin de leurs fins. tragiques. Les poètes présentés ont une exemplarité mythique, ils sont des figures représentatives de la condition malheureuse du Poète, des symboles. Ils ne sont que des supports narratifs.

Le récit I est empreint d'humour, marqué par un goût de la couleur pittoresque et évoque la futilité des dialogues entre Louis XV et sa charmante maîtresse. Le récit II est marqué par un certain recul de l'humour et un accroissement de la tension. L'intrigue est celle qu'il reprendra dans Chatterton mais Kitty, mariée à Bell, est, ici, une boulangère. Le troisième récit est le plus long, d'une tonalité infiniment plus tragique, est consacré aux derniers jours d'André Chénier. Il est aussi le plus réussi.


André Chénier 
La moralité commune aux trois récits est que le poète n'a rien à attendre du pouvoir établi et de ses représentants. Les raisons de cette défaveur varient avec chaque régime. Le troisième régime, celui de la Terreur, a peu de chances de reparaître en France, quoiqu'il ait eu alors encore ses apologistes. Mais une leçon autrement redoutable s'en dégage. Ce qu'il montre dressé contre l'Esprit, ce n'est pas le préjugé ni l'égoïsme, c'est un mal né de l'esprit lui -même : un système de pensée fermé, devenu pouvoir sans limite.

Ce pouvoir ne laisse pas seulement mourir le poète, comme Louis XV ou le Lord maire de Londres. Il le pourchasse et le fait mourir, étant en même temps que pouvoir, une pensée exclusive de tout autre, un dogme, ce qui le rend plus meurtrier qu'aucune autre sorte d'autorité humaine. Il est fondé sur la proscription de la pensée indépendante, il ignore tout autre droit que le sien ; il est TOTAL par définition et se glorifie de l'être. 

Quelle que soit être la part de préjugés de classe dans la peinture que fait Vigny du gouvernement de Robespierre, il est certain qu'il a réfléchi, avec lucidité, à la logique d'un tel pouvoir. De la simple critique de l'inhumanité des détenteurs de pouvoirs, il en est venu à l'idée d'un pouvoir totalitaire, à fondement dogmatique.

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En  1835, il publia  Servitude et grandeur militaires 

L'ouvrage se  compose également de trois récits qui paraissent en trois livraisons dans La revue des deux mondes. Laurette ou le cachet rouge. (1833) La veillée de Vincennes (1834). La vie et la mort du capitaine Renaud ou La canne de jonc,(1835).Vigny a mis les deux premiers récits sous le signe de la servitude et le dernier sous celui de la grandeur mais il est clair que la grandeur est présente dans les trois. Comme dans Stello, les récits alternent avec des idées générales et une grave réflexion sur le métier de soldat. 

L'auteur commence par évoquer la naissance chez lui de ce qu'il croyait une vocation de soldat. Il avait été bercé par les souvenirs de guerre que son père évoquait et , adolescent, au collège, il était gagné par l'exaltation que faisait naître chez les jeunes gens l'épopée napoléonienne. Mais l'histoire en a décidé autrement. Il n'évoquera pas des souvenirs personnels." Je ferai donc peu le guerrier, ayant peu vu la guerre."

Avant de commencer son premier récit, Vigny nous livre une réflexion très personnelle sur le métier de soldat et éclaire le sens du mot servitude. "Servir "c'est en effet le mot en usage, on " sert" dans un corps d'armée. "C'est bien servir, en effet, qu'obéir et commander dans une Armée. "Il faut gémir de cette servitude mais il est juste d'admirer ces esclaves.Tous acceptent leurs destinées avec toutes ses conséquences...La Servitude militaire est lourde et inflexible comme le masque de fer du prisonnier sans nom et donne à tout homme de guerre une figure uniforme et froide".

Ces phrases introduisent donc le récit qui a pour titre Laurette ou le cachet rouge. Lorsque Vigny nous dit que "tout est vrai" dans ce qu'il raconte, il ne faut pas se méprendre, pas plus dans ce premier récit que dans les deux suivants, il ne s'agit pas de témoignages rapportés mais de l'oeuvre d'un écrivain qui recompose des éléments du réel, les combine pour les plier à son dessein. Ainsi dans ce premier récit admirablement construit, ce qui intéresse Vigny, ce n'est pas l'exactitude historique mais de rendre sensible et bouleversante l'iniquité dune exécution .                   

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Nous sommes en 1815. Le jeune Vigny est sur la route de Flandres, au loin, le cortège du roi Louis XVIII qui fuit devant Bonaparte. Il rejoint  un homme "au visage endurci mais bon" qui marche aux côtés de son mulet traînant une étrange petite charrette de bois blanc "dans laquelle se trouve une jeune femme." Les deux hommes font route ensemble et le vieux soldat lui dit qui est cette femme et pourquoi il la traîne avec lui. Suit alors le récit de la vie .

Les événements  révolutionnaires l'ont propulsé commandant d'un brick de  guerre, "Le Marat".     Il a reçu l'ordre d'appareiller pour Cayenne pour  y conduire 60 soldats et un déporté. Avant son départ, on lui a remis un pli officiel à ne décacheter que quelques jours avant l'arrivée du bateau. Pendant la traversée il se prend d'amitié pour le jeune déporté et pour sa toute jeune femme. Il les invite à sa table tous les jours et envisage de quitter la Marine et de s'installer avec eux à Cayenne .

Le moment venu, il prend connaissance du pli et apprend qu'il doit exécuter le jeune homme, coupable  d'avoir écrit  trois couplets de vaudeville sur le Directoire. Avant de mourir le jeune homme lui confie sa femme Laurette afin qu'il la ramène dans sa famille. "Je sentis la colère me prendre aux cheveux, et en même temps, je ne sais quoi me faisait obéir et me poussait en avant.""Allons, un canot à la mer puisqu'à présent nous sommes des bourreaux." 

Laurette, en voyant mourir son mari, devient folle. A son retour en France, les parents de la jeune femme étaient morts, sa soeur refuse de s'occuper d'elle. Il quitte la Marine et se fait engager avec le même grade dans l'armée de terre. Le narrateur lui dit "je comprends bien  qu'après une aventure aussi cruelle on prenne son métier en horreur."

- Oh! le métier; êtes - vous fou? me dit -il brusquement; ce n'est pas le métier. Jamais le capitaine d'un bâtiment ne sera obligé d'être un bourreau, sinon quand viendront des gouvernements d'assassins et de voleurs qui profiteront de l'habitude qu'a un pauvre homme d'obéir aveuglement, d'obéir toujours, d'obéir comme une malheureuse mécanique."Pendant 18 ans il a pris soin de Laurette, avec une vraie tendresse paternelle. Il a fait toutes les campagnes napoléoniennes, y compris la campagne de Russie, sans jamais abandonner la pauvre démente 

Puis les chemins de Vigny et du vieux commandant se séparent. Ce n'est qu'en 1825 qu'il apprit pas hasard que le commandant était mort à Waterloo et que Laurette transportée à l'hôpital d'Amiens était morte, folle furieuse au bout de trois jours. 

Comment mettre d'accord le devoir et la Conscience? En se rappelant cette histoire tragique il écrit:"ce fut peut -être là le principe de ma lente guérison pour cette maladie de l'enthousiasme militaire." 

 Le second récit  La  veillée de Vincennes, se passe  pendant la nuit du 27 juillet 1830, à l'intérieur de la forteresse où Vigny est en garnison. Le modeste héros est un adjudant de la garde, déjà âgé, qui raconte sa vie au jeune officier. Dans la nuit, l'explosion de la poudrière ébranle le fort et il trouve la mort , victime de son sens du devoir. 

 La troisième nouvelle, La vie et la mort du capitaine Renaud ou La canne de jonc, constitue, à lui seul, les " souvenirs de grandeur militaire." C'est un  long récit, fait en 1830, par un ancien soldat de l'empire, le capitaine Renaud, surnommé "canne de jonc"car il ne se déplace qu'en s'appuyant sur cette étrange canne. 

Vigny le croise pendant la nuit du 27 juillet 1830  mais il le connaissait déjà, et savait combien ses soldats l'aimaient, l'admiraient. Le capitaine Renaud s'exposait toujours le premier mais  jamais,  il ne tenait en main son épée, même quand sa vie était en jeu. "Très grand, très pâle, de visage mélancolique il avait sur le front, entre les sourcils , une petite cicatrice,  assez profonde, qui souvent, de bleuâtre qu'elle était, devenait noire, et quelquefois  donnait un air farouche à son visage  habituellement froid et paisible  " 

C'est à l'occasion de cette rencontre nocturne qu'il raconte sa vie à Vigny. A 12 ans, il accompagnait à Malte, son père, militaire quand Bonaparte le remarqua et prit sa destinée en main. Ebloui, l'enfant quitta son père sans regret. Il était tombé sous le charme de Bonaparte." Son approche m'enivrait, sa présence me magnétisait. "

"L'admiration pour un chef militaire peut devenir une passion, un fanatisme, une frénésie qui font de nous des esclaves, des furieux, des aveugles. En 1804, il reçut une dernière lettre de son père mourant. Il met en garde  son fils contre l'excès d'admiration pour un être qui, malgré tout, n'est qu'un homme. Il faudra des années et une douloureuse expérience pour qu'il prenne conscience des petitesses, des limites de cet homme de génie.

Le jeune homme est fait prisonnier par une frégate. Il a 18 ans et va demeurer prisonnier sur parole pendant 5 ans. Il  éprouve une profonde affection et une grande admiration pour l'amiral Collingwood. Pourtant, l'exil qui se prolonge lui pèse de plus en plus.Il rêve de fuir comme d'autres prisonniers le font. Mais à la dernière minute le sens de l'honneur l'emporte. Il est enfin libéré.

Quand il retrouve l'Empereur, Napoléon ne semble nullement apprécier son sens de l'honneur:"Je n'aime pas les prisonniers; on se fait tuer. C'est un autre regard qu'il va désormais poser sur celui qui n'est plus son dieu mais auquel il reste fidèle pour ne pas manquer à l'Honneur. Désormais il ne se battra plus pour un homme mais pour la Patrie. 

En 1814 il prend part à la campagne de France. Au cours d'une attaque nocturne, il est blessé au front par le père d'un enfant russe qu'il vient de tuer. En voyant la douleur du père, il est bouleversé, atterré par ce qu'il vient de faire. Il prend dans ses bras le cadavre de l'enfant puis il le repose à terre. "L'enfant retomba dans les plis de son manteau  dont je l'enveloppais et sa petite main laissa échapper une canne de jonc qui tomba sur ma main comme s'il me l'eût donnée. "

 Sur le champ de bataille il revoit Napoléon, défait." seul, triste, à pied, debout devant moi, ses bottes enfoncées dans la boue, son chapeau ruisselant de pluie." Napoléon ne le reconnaît pas .Il se sent délivré de son engagement.

Il reprend du service dans l'armée sous les Bourbons. Le 29 juillet, Vigny apprend que le capitaine a été gravement blessé et qu'il le demande. On lui raconte que tout était calme, que son épée était au fourreau, quand un enfant de 14 ans l'avait visé à la poitrine; avec sa canne de jonc, le capitaine avait détourné le fusil et la balle l'avait frappé en haut de la cuisse. L'enfant, voyant le sang qui inondait le pantalon blanc de sa victime, s'était effondré en larmes.  Il avait été amputé mais depuis était dévoré par la fièvre.

 L'écrivain accourt aussitôt et voit à ses côtés, veillant sur lui, le jeune garçon qui l'avait blessé."Tenez, mon cher, je vous présente mon vainqueur."lui dit le capitaine en passant affectueusement sa main dans les cheveux de l'enfant qui le regardait en pleurant. ."Ce n'est qu'un gamin, explique-t-il, deux hommes l'avaient fait boire et l'avaient payé pour qu'il tire sur lui.

`" Nous étions en guerre, il n'est pas plus assassin que je le fus à Reims. Quand j'ai tué l'enfant russe, j'étais peut -être aussi un assassin." A son heure dernière il dit : "cet enfant - là ressemble à l'enfant russe. Ils avaient 14 ans tous les deux. Qui sait si ce n'est pas cette jeune âme revenue dans cet autre jeune corps pour se venger. Peu après le capitaine Renaud mourait en disant : " J'ai fait mon devoir. Cette idée-là me fait du bien " 

 Vigny  avait pensé faire à propos de la condition d'officier telle qu'il l'avait vécue, une vaste sociologie romanesque de l'armée à travers les siècles. L'armée reste au XIX siècle ce que la monarchie l'a faite avec cette aggravation que, depuis la chute de l'empire, vouée à l'inaction et à l'ennui, elle n'a plus foi en elle - même. Elle n'est plus qu'un instrument politique entre les mains du pouvoir et n'a plus d'emploi que dans l'écrasement de l'émeute. 

`Dans ses projets de romans, il oppose souvent à l'abnégation d'un soldat à l'éclat d'une carrière civile frauduleuse. Sur le sujet de l'armée,Vigny dit parler d'expérience et décharge sa bile; mais ses conclusions sont des plus incertaines. La servitude du soldat ne lui paraît plus en harmonie avec la liberté générale. Mais peut- on légaliser, jusqu'à un certain point, la discussion et éventuellement le rejet des ordres reçus?

 La question reste encore posée aujourd'hui et les gouvernements les plus libéraux restent toujours très réticents sur ce chapitre.Vigny, d'ailleurs, après avoir suggéré une armée délibérante ajoute aussitôt:`" Je ne me dissimule point que c'est là une question d'une extrême difficulté et qui touche à la base même de la discipline..Les économistes libéraux et les utopistes caressaient cette idée. Peut - être, notre poète avait - il pris cette idée chez les saint - simonniens?  ou dans l'air du temps? 

En tout cas, elle est chez lui le corollaire naturel d'un adieu personnel au passé. Si la noblesse a pu périr, pourquoi pas l'armée? Vigny avait, de la guerre, une horreur de principe, en tant qu'effusion du sang innocent et cette horreur le dresse contre les doctrine de Joseph de Maistre."Il n'est point vrai que, même contre l'étranger, la guerre soit divine; il est point vrai que la terre soit avide de sang; la guerre est maudite de Dieu et de hommes mêmes qui la font"

Cependant la paix universelle ne lui semble pas pour demain. "L''homme de guerre cessera d'exister mais dans un avenir très lointain." Donc tant qu'une armée existera, l'obéissance passive doit être honorée. Mais c'est  une chose déplorable qu'une armée. Déplorable mais nécessaire. "Il faut gémir de cette servitude mais il est juste d'admirer les esclaves."

Vigny tire la leçon de l'expérience militaire qui, au sortir de l'adolescence, avait occupé dix ans de sa vie. Il dit lui -même que c'est là la source toute personnelle de son livre mais il laisse également entendre, par son désenchantement même, que la vie militaire ne l'intéresse pas et ne l'a jamais intéressé que parce qu'il espérait qu'elle donnerait un sens à sa vie. Il est clair qu'il a échoué. La condition militaire est, à ses yeux, avilie, et l'espoir de la relever très problématique.

Son livre de 1835 est donc un adieu rétrospectif à l'armée. Il est clair aussi que le Soldat n'est pas le personnage en qui Vigny choisit de s'incarner pour figurer dignement devant lui - même et devant l'Histoire. Pourtant, même après Servitude, il est obsédé par le problème de la condition militaire 

La religion  de l'honneur.

 L'honneur, comme  tout principe de moralité, commande à l'individu des sacrifices qui peuvent  être cruels mais il les lui commande de façon plus sensible que toute autre morale en tant que condition de l'estime de soi et des autres. Le mot " honneur " qui désigne à l'origine la manifestation visible de la révérence  publique, signifie, à partir de là, le respect de soi, la ferme détermination de ne pas s'avilir. Perdre l'honneur, c'est se voir déchu sur ces deux plans.

L'honneur exalte donc l'obligation morale mais il lui oppose en même temps ses limites: car il inclut, par sa nature même, un conflit entre l'impératif extérieur et l'imprescriptible dignité de soi.  Doit –on toujours obéir? Quand sa propre dignité est menacée, l'obéissance est amère; 

C'est le cas du soldat qui prend conscience de la limite où le refus peut être licite, hésite à la franchir et garde un douloureux silence. Le capitaine Renaud qui avait quitté l'armée, reprend du service au moment en prévision des troubles, pour ne pas sembler avoir esquivé le danger."Je n'ai pas voulu, dit-ill, que l'apparence même fût contre moi."L'honneur fait donc autant cas du paraître que de l'être"

" à suivre " 

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